PRESSE

LA VILLE DONT LE PRINCE EST UN ENFANT – CRITIQUES

1. La Libre Belgique
2. Cinémaniacs 

La Libre Belgique:
Une tragédie du renoncement
Jacques Franck

« La Ville dont le prince est un enfant » de Montherlant a conservé son éclat spirituel.
Michel de Warzée l’a monté à la comédie Volter avec la rigueur qu’elle exige.

Une tragédie du renoncement : ainsi faut-il voir « La Ville dont le prince est un enfant ». Par la limpidité d’une écriture précise comme une toccata de Bach, qui se tient à l’essentiel sans ornements ni volutes, comme par le sacrifice demandé aux trois protagonistes de cette histoire d’amour, cette oeuvre de Montherlant atteint à la grandeur de « Bérénice » : comme chez Racine, la mort ne frappe pas, seuls les coeurs saignent.

On se tromperait à identifier « La Ville » à une histoire d’amitiés particulières. Certes, elle fournit la trame de la pièce. Il y aura toujours des garçons de quinze ans qui découvriront qu’ils aiment un garçon, et des filles, une fille. Cela est de nature, ce n’est jamais un choix. Mais sa prise de conscience peut être suffisamment difficile pour être une des principales causes de suicide des adolescents de nos jours. Mais ce n’est pas le sujet.

L’amitié de Servais et de Souplier suscite, n’ayons pas peur des mots, la jalousie du préfet, l’abbé de Pradts, qui s’est attaché au garçon turbulent et spontané qu’est Souplier, et qu’il voudrait guider dans la bonne voie : n’est- ce pas son rôle d’éducateur ? Il s’arrangera donc pour faire exclure Sevrais du collège.

Ce que l’abbé de Pradt ignore, c’est que le directeur du collège a percé son jeu. Le supérieur du collège va donc intervenir, convaincre l’abbé de Pradts qu’il fait fausse route, et exiger de lui qu’il ne voie plus Souplier, comme lui-même l’avait exigé de Servais. Ce troisième acte culmine à une hauteur spirituelle qui bouleverse. Tout ce qui était jalousie masquée, propos biaisés, est rectifié par le Directeur qui parle le langage de l’Église dans toute sa grandeur, – et sa rigueur. Non sans résister pied à pied, l’abbé de Pradts fera finalement le sacrifice de son attachement faussé. Michel de Warzée incarne le directeur du collège avec une justesse parfaite dans l’autorité comme dans la mesure qu’il prend du sacrifice qu’il impose à l’abbé de Pradts. Celui-ci est interprété par Jean-Philippe Altenloh qui a la tâche difficile de faire accepter un personnage louvoyant entre dureté, jalousie, abus de position, jalousie masquée. Il y réussit avec une sobriété exemplaire et une intensité soutenue.

© La Libre Belgique 2006

 

 

Cinémaniacs:
La ville dont le Prince est un enfant
Roger Simons

Cette « ville » , c’est le collège religieux que Montherlant chantait dans sa première œuvre : « La Relève du matin » et qui lui inspira encore , en 1969, « Les Garçons » . C’est en ce lieu que se situe le drame de deux enfants , Serge Souplier (14 ans ) et André Sevrais(16 ans) , et d’un prêtre ( l’abbé de Pradts , préfet de la division des « moyens ») attirés les uns vers les autres par des sentiments puissants où entre de l’amitié, de la tendresse , de la charité , du désir. Un drame tout intérieur , d’une admirable sobriété.

L’abbé de Pradts :Alors, je pense que je me suis fait comprendre. Je ne veux plus de cette association entre vous et Sevrais. Les amitiés sont absolument interdites entre élèves de divisions différentes.

Serge Souplier : N’empêche il y en a bien d’autres , et eux on ne leur dit rien.

L’abbé de Pradts : Je n’ai pas à vous dire pour quelles raisons il nous arrive de fermer les yeux , pendant plus ou moins de temps, sur telle ou telle de ces amitiés. Et puis si, je vais vous le dire , j’aime parler franchement avec vous – oui , comme j’aime vous parler autrement que je ne parle aux autres ! Il n’y a rien de plus émouvant au monde que de parler avec gravité à un enfant. . Pourquoi avons-nous l’air de fermer quelquefois les yeux ? D’abord parce qu’il y a des garçons qui, par genre , affichent quelque chose qui n’est pas Queruel et Foucaud , c’est cela , n’est-ce pas ?

Souplier : Oh ! moi, comment voulez-vous que je sache ?

L’abbé de Pradts : Seconde raison ; : parce qu’il y a d’autres amitiés, où nous attendons de surprendre les faits… Troisième : parce qu’il y a ici des élèves qui, plus que leurs camarades, doivent trouver un appui en haut lieu. Vous êtes de ceux-là , je crois …

L’Abbé de Pradts se montre plein d’indulgence pour cet élève de troisième , Serge Souplier. Or , une amitié s’est nouée entre Souplier et un élève de philosophie, André Sevrais et l’abbé la voit d’un fort mauvais œil. Une certaine jalousie ! Il va travailler à séparer les deux garçons et réussir à faire exclure du collège Sevrais. L’abbé triomphe mais pour peu de temps . Le Supérieur du collège exclut également Souplier et s’en explique avec l’abbé de Pradts au cours d’une scène du troisième acte qui est l’une des plus étonnantes du théâtre de Montherlant et même du théâtre contemporain.

Le Supérieur : Si je ne puis avoir de votre bouche l’assurance que vous ne le reverrez pas, demain, quand ses parents viendront, je leur dirai qu’en quittant le collège , il doit rompre non seulement avec tous ses camarades, mais avec tous ses maîtres , et je vous nommerai . S’il le faut , je le ferai envoyer dans un collège de province. Je serai là-dessus inflexible…

Montherlant traite avec intelligence , une subtile psychologie , un sens aigu des réactions et des comportements juvéniles , l’épineuse matière de son drame. Une pièce brillante, d’un style ardent et pur, subtile et délicate , ambiguë , forte , émouvante et vraie. Un témoignage capital sur les mystères et les drames de l’adolescence.

Un drame que domine la figure inquiétante de cet abbé de Pradts , prêtre incroyant que sa passion des êtres égare jusqu’à le conduire au seuil de la révolte.

L’abbé de Pradts : Mais non, vous n’allez pas me l’enlever quand il est encore en vie ! Il n’y a que la mort qui ait le droit de vous enlever ce qu’on aime ainsi.

Le style de Montherlant atteint une nudité et une authenticité réelle.

Michel de Warzée ( metteur en scène) : C’est sur la troublante figure de l’abbé de Pradts qu’est nouée cette pièce totalement dépouillée , tout en mouvements intérieurs et d’un inoubliable accent.
Devant un tel chef-d’œuvre , le metteur en scène n’a qu’un seul devoir : s’effacer et laisser parler l’auteur.

Ce que nous ne dit pas Michel de Warzée , c’est qu’il a fait passer des auditions durant une année à de jeunes garçons pour fixer son choix sur de jeunes comédiens capables d’interpréter les rôles de Serge et Sevrais (rôles au long texte avec tirades.) : Toussaint Colombani (Sevrais) et deux touts jeunes acteurs – toujours aux études bien évidemment – jouant alternativement (étant donné leur âge) le petit Serge : Nicolas Goffaux et Raymond Emanuel Tillen

Souplier : Que s’est-il passé ?

Sevrais : Il s’est passé que je ne veux pas tromper l’abbé de Pradts qui cherche à te rendre meilleur. J’ai eu des torts envers toi , paraît-il. Si j’en ai eu , ils me font plus de mal qu’ils ne t’en ont jamais fait. Mais qu’ils t’en aient fait un peu, c’est trop. D’abord, j’ai décidé que j’allais changer ma façon d’être avec toi, que nous serions maintenant très sérieux. Ensuite , j’ai décidé d’aller voir de Pradts , de lui dire ce changement et de lui demander d’être mon confesseur. Pour le confesseur, il a refusé mais pour le changement, il est d’accord .

Montherlant : L’Abbé de Pradts devant le jeune Sevrais, c’est la danse du serpent devant le taurillon.

Après un très long travail de répétitions , Michel de Warzée donne à ces touts jeunes acteurs une belle assurance en scène et une vérité dans leurs gestuelles et jeux de scènes .
A leurs côtés , Jean-Philippe Altenloh , remarquable dans l’Abbé de Pradts , Julien Vargas ( Henriet, élève de philosophie) , Benoît Pauwels ( Habert , surveillant e la division des « Grands) et Michel de Warzée- d’une grande tenue et sévérité parfaite dans l’Abbé Pradeau de la Halle, supérieur du collège).

 L’abbé de Pradts :Donnez-moi votre main Sevrais. Ne détournez pas la tête en me donnant votre main. Et ne baissez pas les yeux. Les jeunes ont une faculté de renoncement qui est émouvante…

Sevrais : Vous trouvez , avouez-le, que j’ai renoncé trop vite , et cela me diminue selon vous. Mais non, c’est le contraire : je l’aime assez pour renoncer à lui. Si je ne l’aimais pas, tout aurait été plus facile.

Une mise en scène discrète, sobre de Michel de Warzée et une magnifique distribution pour interpréter cette pièce difficile de par son texte rigide et ses personnages troubles. Ils sont tous justes, vrais, naturels, arrivant à mettre en relief ce texte d’une densité extraordinaire .

A souligner les décors ( le cabinet de l’abbé de Pradts et une cabane située dans la cour de récréation) et les costumes de Christian Guilmin qui précisent bien l’époque , celle de l’entre-deux guerres -1919-1939)

 « La ville dont le prince est un enfant » est la pièce la plus chrétienne de la trilogie d’ « autos sacramentales » de Montherlant .

Montherlant : Quelqu’un m’a dit que ma pièce est anachronique comme une chanson de geste. On peut dire , en effet, qu’elle est une chanson de geste. J’ai senti et conduit ma pièce comme on sent et conduit un cheval entre ses jambes .

Atteint de cécité et voyant ses facultés décliner , Henry de Montherlant choisit de se donner la mort à l’âge de 77 ans. Ce qui avait souvent paru attitude théâtrale chez ce grand admirateur des exemples antiques , reçut ainsi une tragique justification. (Henry de Montherlant : 1895 – 1972)

Le Supérieur : Notre religion est fondée sur l’amour. Mais notre amour n’est pas l’amour des visages , et d’ailleurs vous le savez très bien. Notre amour est un autre amour monsieur de Pradts , même pour la créature. Quand il atteint un certain degré dans l’absolu , par l’intensité, la pérennité et l’oubli de soi il est si proche de l’amour de Dieu qu’on dirait alors que la créature n’a été conçue qu’en vue de nous faire déboucher sur le Créateur. ; je sais pourquoi je peux dire cela. Un tel amour , puissiez-vous le connaître

Daniel-Rops , de l’Académie Française – 7 novembre 1951 ) : On pourra s’étonner d’apprendre que Montherlant a écrit cette pièce « à genoux ». A tout esprit de bonne foi, il apparaîtra qu’il y a , tout au long de ces trois actes , un respect , une ferveur , une sorte de tremblement de l’âme , qui viennent du plus profond de l’homme qui les exprime.

Georges Sion – Les Beaux-Arts – 1955) : Montherlant a ciselé avec beaucoup de soin les situations et les dialogues. L’univers un peu suranné du collège est bien rendu , et la force des émotions éprouvées par les personnages est évoquée sans emphase , restant toujours entre le naturel du quotidien et l’exaltation des sentiments .

Et c’est bien ainsi que l’on découvre le spectacle proposé en ce moment par Michel de Warzée à la Comédie Claude Volter. A ne pas rater !

(Extraits de la pièce de Montherlant « La ville dont le prince est un enfant » ainsi que de propos publiés chez Gallimard -1967 et dans le programme du théâtre