PRESSE

MEMOIRE DE DEUX JEUNES MARIEES – CRITIQUES

La Libre Belgique:
Deux jeunes mariées s’écrivent

Jacques Franck

 

Le mariage: amour fou ou choix réfléchi? Qu’en pense Balzac? Et aujourd’hui?
Deux brillantes comédiennes ouvrent la saison à la Comédie Volter.

 

La salle de Woluwe ouvre sa saison avec une adaptation scénique des «Mémoires de deux jeunes mariées», une des «Scènes de la vie privée» qui entrent dans la composition de la «Comédie humaine» de Balzac. Depuis 1840, les années ont passé, les moeurs évolué, les femmes changé, les familles périclité; une salle bourrée n’en a pas moins suivi avec intérêt, compréhension, recul, parfois un sourire, l’échange de vues de deux jeunes femmes confrontées au mariage.

 

Amies intimes de pension, elles en sortent à 17 ans pour se marier. Louise désire plus que tout être aimée, veut son aristocratique mari tout à elle, l’asservit à ses caprices et le détourne d’une vie utile à la société; sa mort prématurée la laisse veuve sans enfants; tombée amoureuse d’un poète pauvre, elle s’isole avec lui loin du monde, se fait son esclave pour conserver son amour; se croyant trompée, elle se donne la mort. A l’inverse, Renée conçoit le mariage comme une association réfléchie entre deux êtres capables de faire la part des choses et de l’amour. Elle épouse un provincial un peu terne, aura trois beaux enfants et aidera son mari dans une carrière réussie.

 

Résumée ainsi, l’opposition entre deux conceptions du mariage est sans doute un peu schématique, mais on s’émerveille de la pénétration avec laquelle Balzac fouille et met au jour les pensées et le coeur de deux jeunes femmes dont l’une va au désastre et l’autre atteint un bonheur raisonnable. Il en avait beaucoup débattu avec George Sand à qui l’ouvrage est dédié, et si lui-même est passé du romantisme de sa jeunesse à un regard conservateur sur la société dont la famille est une pierre angulaire, ce n’était pas par simplisme. A Sand qui au reçu du livre lui écrit: «J’admire celle qui procrée, mais j’adore celle qui meurt d’amour», il confesse: «J’aimerais mieux être tué par Louise que de vivre longtemps avec Renée.»

 

Deux comédiennes donnent vie à la pièce avec un bonheur jamais démenti. Stéphane Moriau est l’amoureuse exaltée qui confond mariage et amour, et attend de l’amour le Pérou, également sensible aux heures de ses triomphes supposés que dans les larmes de l’échec et de la mort désirée.

 

Mélanie Robin est l’épouse réfléchie que comblent les joies de la maternité et la fierté des succès de son mari. Elle y met tant de grâce que, contrairement à Balzac, bien des spectateurs, semble-t-il, pourraient «vivre longtemps» avec une Renée qui s’appellerait Mélanie.

 

Le metteur en scène Michel Wright a superbement résolu les difficultés que pose la transposition scénique d’un roman par lettres, il évite ainsi le convenu d’une succession de monologues.

 

Le décor de Serge Daems est d’une folle élégance dans la sobriété, et la bande-son ourle avec finesse les mots des comediennes.
© La Libre Belgique 2006