PRESSE

LA NUIT LA PLUS LONGUE – CRITIQUES

 

La Libre Belgique

Dialogue au pied de l’échafaud 
Philip Tirard
 
Mis en ligne le 01/10/2009
 
François Ost confronte le marquis de Sade et l’auteur du Code civil napoléonien. 
Comment ne pas penser au « Souper » de Jean-Claude Brisville en découvrant « La Nuit la plus longue » de François Ost ? Le juriste et philosophe belge, vice-recteur des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles, convoque en effet sur la scène deux figures historiques de la fin du XVIIIe siècle : le marquis de Sade, qu’on ne présente plus, et Jean-Etienne Marie Portalis (1746-1807), académicien et jurisconsulte français, « père du code civil » mis en vigueur par Napoléon.
 
L’emblème du libertinage philosophique et de l’érotomanie la plus morbide face à un homme qui incarne l’ordre et la norme comme garants de la vie en société : ce sont deux conceptions de la vie et du langage qui s’affrontent. L’Histoire veut que les deux hommes aient trouvé refuge dans la même « maison de santé » sous la Terreur. Qu’ils s’y soient rencontrés est plausible. Ce qu’ils auraient pu se dire est pure invention de François Ost, déjà auteur, entre autres, d’un essai, « Sade et la loi » (Odile Jacob, 2005) et d’une pièce, « Antigone voilée » (Larcier, 2004).
 
A toute confrontation il faut un enjeu. L’auteur a imaginé qu’une des pensionnaires, la comédienne Mademoiselle Lange, incarnée avec beaucoup d’allant par Stéphanie Moriau, a obtenu un sauf-conduit permettant de sauver une tête de la guillotine. Ce laisser-passer, elle le destine à Sade, dont elle est amoureuse.
 
Ce dernier entrevoit la possibilité de se servir de ce papier pour prendre sa revanche sur l’homme de loi : Portalis avait été l’avocat de la belle-mère de Sade qui avait attaqué l’écrivain en justice bien avant la Révolution. Il invite Portalis dans son appartement et entreprend de l’humilier en faisant miroiter le fameux papier. La nuit sera longue et le suspense maintenu jusqu’à la fin quant à savoir lequel des deux sauvera sa tête.
 
Cruel et manipulateur, le Sade de Jacques Viala mène le jeu avec jubilation dans ce dialogue philosophique dont l’enjeu pour les protagonistes n’est pas la recherche de la vérité, mais une question de vie ou de mort. Face à la redoutable dialectique de son adversaire, le Portalis de Michel de Warzée encaisse les arguments, les sarcasmes et les brimades en tentant de sauvegarder sa raison, sa dignité et sa peau.
La mise en scène de Jean-Claude Idée – qui a également adapté le texte – laisse toute la place au jeu des comédiens et au déploiement des idées, dans le décor sobrement réaliste et les costumes d’époque de Christian Guilmin. Raffiné et dix-huitiémiste, le texte bascule parfois dans la rhétorique de prétoire mais reste captivant.
Ce « Sade et Portalis au pied de l’échafaud » relève d’un combat furieux entre le Bien et le Mal, les deux lutteurs paraissant soudés l’un à l’autre et le second ayant souvent le dessus sur le premier.
 
 
 Plaisir d’Offrir


La nuit la plus longue Livre de François Ost, Sade et la loi (paru en 2005) se clôturent par un dialogue entre Sade et Portalis.

Adapté par Jean-Claude Idée, il devient un spectacle complet sous le titre de La nuit la plus longue.
La Révolution française et son cortège de candidats à la guillotine font régner sur Paris la terreur.
 
Pour échapper au tranchant couperet, toutes compromissions sont permises.
Beaucoup de nobles ou de royalistes ont trouvé asile dans les cliniques et autres maisons de santé pour tenter de garder la tête sur les épaules.
 
Pourtant chaque jour, la charrette pour l’échafaud apporte à l’infernale machinerie son lot de nuques à trancher.
 
Demain, Portalis et Sade seront du voyage.
 
Ils sont tous les deux logés chez Coignard (Grégoire Baldari) en compagnie de la comédienne Mademoiselle Lange (Stéphanie Moriau).
Cette dernière, éprise du Marquis, a obtenu un sauve conduit pour arracher son amant du supplice public.
 
Mais le machiavélique Sade ne l’entend pas de cette oreille.
Il préfère manipuler le temps d’une nuit infernale Portalis.
L’enjeu est bien plus que la vie ou la mort.
Avilir l’autre, le forcer à s’abaisser, à avouer sa lâcheté, sont les buts du sulfureux, débauché et provocateur marquis de Sade.
 
Il veut obliger le futur législateur français, un des pères du code de loi napoléonien, le rigoriste conservateur Portalis drapé dans sa vertu bien-pensante à fléchir, à se corrompre, à fouler aux pieds ses principes.
 
Ce chantage mortel devient une joute idéologique, philosophique et juridique.
Au-delà du brillant débat d’idées et des libertés prises avec l’histoire, La
nuit la plus longue est surtout un fameux duo d’acteurs.
 
Jacques Viala explose littéralement dans ce personnage complexe, violent, cynique et retors, qui navigue entre folie et rhétorique tortueusement subtile.
 
Michel de Warzée infuse une certaine bonhomie à ce juriste conservateur.
Il met en relief les faiblesses de l’homme tout en se redressant pour rugir ses principes. Aveugle, chahuté, malmené par son adversaire, il tente de se défendre sans pouvoir cacher sa veulerie.
 
Dans une scénographie semi-réaliste de Christian Guilmin, la mise en scène de Jean-Claude Idée insuffle intelligemment de petits clins d’œil visuels ou des pointes d’humour pour alléger l’intensité de ce combat philosophique.
 
Au-delà de l’intense débat d’idées et du duel verbal La nuit la plus longue se révèle une jolie surprise théâtrale et une formidable prestation d’acteurs.
 
Spectacle vu le 23-09-2009
Comédie Claude Volter 
Muriel Hublet
 
 

Demandez le programme

Amère victoire du diable
 
Juriste et philosophe, François Ost s’est illustré dans le développement du courant « Droit et littérature » par des ouvrages comme « Raconter la loi » (2004) ou « Sade et la loi » (2005). Celui-ci se termine par une conversation imaginaire entre le divin marquis et l’avocat Portalis, futur auteur du Code civil.
 
Adapté à la scène par Jean-Claude Idée, ce spectacle séduit par des dialogues éclatants et le brio de ses interprètes, mais est desservi par une progression anémique.

Les nobles et les royalistes, qui séjournent à la pension Coignard font mine d’y soigner une santé chancelante. En réalité, ils fuient la guillotine, qui fonctionne à plein régime. C’est le cas de l’écrivain Choderlos de Laclos, de l’homme de lois Portalis, de la comédienne Estelle Lange et de son amant, Donatien de Sade. Ce dernier la contraint à répéter sa pièce « Lits de justice », dans laquelle il dénonce « la tribunalite » galopante. Elle lui obéit à contrecoeur. L’heure n’est pas au théâtre ! Robespierre est aux abois. Jamais le danger n’a été aussi grand. Estelle conjure Sade de saisir sa chance : contre ses faveurs, Barras, l’homme fort du moment, lui a offert un sauf-conduit, qui garantit la liberté à un de ses protégés. Mais Sade « a trop cultivé le démon pour craindre les flammes de l’enfer. » Et il rêve que Portalis, symbole de la justice, se déshonore, pour sauver sa peau. C’est pourquoi, tel le diable tentant Saint Antoine, il va l’inciter à profiter du fameux sauf-conduit.
 
Cependant, ce passeport ne monopolisera pas la discussion. Les deux hommes s’affronteront sur l’opinion publique, les assemblées délibérantes, l’émancipation des femmes, le divorce, l’inceste, la colonisation, la peine de mort. Durant une longue nuit… Un dialogue de sourds ! Pour le conservateur méthodique : « La violence de la loi est aussi nécessaire aux sociétés dépravées que ne l’est la pharmacie aux corps malades. » Et pour l’anarchiste cynique, l’homme de lois est « l’alibi du bourreau, la bonne conscience de la barbarie. »
 
Portalis n’avait aucune envie de se mesurer au monstrueux marquis. Pourtant, au fil de la soirée, malgré les provocations de Sade, il défend crânement ses idées. C’est un homme rigoureux, idéaliste, qui se dit prêt à mourir la tête haute, mais qui ne peut s’empêcher de prendre l’offre du sauf-conduit en considération. Michel de Warzée fait ressentir intelligemment ce mélange de lucidité, de conviction, de fierté et de veulerie.
 
Sade, lui, se montre sans faiblesse et sans pitié. Il ricane devant les principes réactionnaires de son otage et n’hésite pas à abuser lâchement de sa cécité. Il règle ses comptes avec la justice, défend des idées progressistes et se laisse surtout emporter par son goût pour le désordre et la perversion.
 
C’est avec une autorité magistrale que Jacques Viala incarne ce personnage inhumain mais fascinant par son machiavélisme, son ironie mordante, sa rhétorique flamboyante, sa folie destructrice et son orgueil luciférien.
 
« Tu peux me faire tout le mal que tu veux, je ne parviendrai pas à te détester. » Cette réplique résume la situation de mademoiselle Lange. Stéphanie Moriau réussit à donner de la vivacité, de la fraîcheur et du charme à ce personnage de maîtresse désarmée. Il lui est impossible pourtant de le rendre attachant, tant la tyrannie de Sade l’écrase. Chaque fois qu’elle le presse de se sauver, on ne doute pas de la réponse. Méprisant « les misérables vies qui s’étiolent », Sade courtise la mort, s’imagine invulnérable et ne trouve pas d’adversaire à sa taille. Portalis est resté un homme, alors que Sade…
 
 
CINEMANIACS
 
Jean-Claude Idée : Au-delà du débat idéologique , philosophique et juridique brillant , qui oppose un « tenant de l’ordre », réactionnaire , sensible , idéaliste et méthodique (Portalis) à un « tenant du désordre » , progressiste , violent , cynique et anarchique(Sade) , « LA NUIT LA PLUS LONGUE » est aussi un thriller classique…
 
Nous sommes à la pension Coignard , maison de santé où Sade , Portalis , Mademoiselle Lange , Choderlos de Laclos et quelques dizaines d’autres privilégiés ont tenté de se faire oublier parmi les fous , tandis que la Terreur se déchaînait à Paris.
 
Cette pension Coignard est un ancien couvent des chanoinesses de Saint-Augustin, qui appartient maintenant au sieur dont il est question.
 
Ces quatre personnages ont réellement existé !
 
8 thermidor de l’an II , autrement dit le 27 juillet 1794 , la veille de la chute de Robespierre , Sade – l’auteur à scandale- et Portalis – le futur auteur principal du Code Civil français et l’artisan du Concordat – sont tout deux prisonniers dans une « maison de santé » parmi les fous.
 
Qu’ont bien pu se dire ces deux personnages emblématiques respectivement figure du désordre et de l’ordre ? Et que vient faire ici la sulfureuse Mademoiselle Lange ?
Mademoiselle Lange , Elise de son prénom , est toute joyeuse et chante…Sade entre brusquement dans la pièce …
 
Jean-Claude Idée ( adaptateur et metteur en scène) : Je vous disais qu’il s’agissait d’un thriller qui se déroule durant une très longue nuit au cours d’un long long long entretien entre Sade et Portalis, entrecoupé quelques courts moments où apparaissent soit Coignard soit Mademoiselle Lange. Celle-ci , célèbre comédienne et courtisane , Maîtresse de Barras , l’homme fort du moment , a obtenu un sauve conduit qui peut permettre de sauver l’un des deux hommes.
 
Il s’agit de voir lequel consentira à se déshonorer sous le regard de l’autre pour sauver sa peau. Mais voilà : Sade aime jouer avec la mort. Il travaillera toute la nuit à faire céder Portalis , et le démon tentant Saint-Antoine.
 
Il veut que la vertu ait recours à la corruption pour survivre. Si Portalis accepte le sauve conduit, ce sera pour Sade un triomphe paradoxal…
 
Je connaissais le Marquis de Sade pour ses exploits auprès des femmes, sa violence, ses aspects non seulement érotiques mais également pornographiques.
J’avais vu entre autres le film de Peter Weiss adapté d’après une pièce de Peter Brook .
Mais rien de plus.
 
Quant aux personnages de Portalis, Mademoiselle Lange et Coignard , je les ignorais totalement.
 
La pièce de François Ost, adaptée par Jean-Claude Idée est extrêmement intéressante et révélatrice de ces personnalités.
 
Il se trouve parmi nous un avocat aixois de renom , Jean-Etienne Portalis. Je me fais fort de lui arracher son consentement avant l’aube…
Je tiens à louer les quatre acteurs qui ont fait un travail énorme de mémorisation – difficile et très long texte surtout pour Sade et Portalis : Jacques Viala ( Sade) , Michel de Warzée ( Portalis) , Stéphanie Moriau ( Mademoiselle Lange) et Gregoire Baldari (Coignard).
Ils font vivre leurs personnages avec intensité, émotivité, sensibilité , bien-fondé.
Jacques Viala traduit remarquablement bien la violence, la démesure, la virulence, l’obscénité du marquis de Sade.
 
Michel de Warzée joue avec une certaine discrétion et sincérité Portalis , un homme ayant perdu la vue , d’opinion totalement divergente par rapport à Sade.
L’acteur m’a révélé hier soir qu’il n’avait jamais joué de personnage aveugle. Il l’interprète avec pondération et souligne légèrement l’accent marseillais de Portalis.
Ils ont tous deux de longs dialogues qu’ils défendent avec acharnement.
Stéphanie Moriau, ravissante comme à l’habitude , nous montre une jeune comédienne sulfureuse répondant au nom d’Anne Françoise Elisabeth Lange , dite Mademoiselle Lange, fille de musiciens et comédiens ambulants. Son physique l’entraînait à jouer des rôles d’ingénues.
 
Sade exige qu’elle joue dans sa pièce. Elle se refuse presque. Quoique amoureuse du Marquis. Elle joue quelques scènes de la comédie du Marquis de Sade avec drôlerie et un l’accent d’un faubourg parisien où l’on pense immédiatement à Arletty.
Gregoire Baldari traduit bien les problèmes d’un directeur d’une maison de fous à la veille de la révolution et de la mise en service de la guillotine.
 
Il y a encore la jeune comédienne Amandine Hinnekens qui joue l’adorable servante en mission pour donner un bain de pieds à Sade…
L’auteur François Ost , docteur en droit , licencié en philosophie et en droit économique , est vice-recteur des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles et professeur invité à l’université de Genève.
 
Il a fait de nombreuses recherches pour reconstituer ces personnages de l’Histoire. Il a développé les exposés contradictoires du marquis et de Portalis, les faisant s’affronter souvent brutalement durant leur entretien d’une longue nuit…
 
Je tiens à signaler la parution d’un ouvrage qui reprend le texte intégral de la pièce et qui pourrait vous être d’une grande utilité en cas de besoin.( en vente au théâtre)
Jean-Claude Idée a réalisé une mise en scène intelligente , mettant en exergue les personnages de la pièce de François Ost : « La Nuit la plus longue »
 
Un spectacle que je vous recommande chaleureusement.


Roger Simons.