PRESSE

L’ECUME DES JOURS – CRITIQUES

DEMANDEZLEPROGRAMME.BE

Vian, une éternelle jeunesse

3_5etoiles-60Boudé, lors de sa parution en 1947, « L’Ecume des jours » est devenu un roman mythique, dont le succès ne se dément pas. Il est difficile de résister à l’envoûtement de son univers déjanté, fantastique et cruel. En 1999, Emmanuel Dekoninck incarnait Colin dans l’adapatation théâtrale, signée par Bernard Damien. La version qu’il nous propose met l’accent sur la fantaisie délirante, la fougue de la jeunesse, la recherche du plaisir et de l’amour beaucoup plus que sur l’émotion et le mal de vivre.

Un claironnant monsieur Loyal nous invite à entrer dans le tourbillon d’une fête foraine avec punching-ball, distributeur de bonbons et patinoire, où s’ébattent joyeusement des jeunes gens exubérants. Dans ce cadre, on ne s’étonne pas de découvrir la recette « musclée » de l’andouillon des îles, d’apprendre à danser le biglemoi et d’admirer le génial pianocktail.

En se rendant à la « party », organisée par Isis pour l’anniversaire de son caniche Dupont, Colin brûle de tomber amoureux et de former un couple, comme ses amis Alise et Chick ou Isis et Nicolas. Quand on lui présente Chloé, il balbutie une stupidité, mais dès leur première danse, « la majeure partie du monde se mit à compter pour du beurre ». Le mariage de Colin et Chloé sera une fête de plus pour ces adolescents prolongés, qui contestent un ordre social, dont le travail constitue l’un des fondements. Aucune référence à leur enfance ni interrogation sur leur avenir. La vie est vécue comme un jeu.

S’appuyant sur cette vision ludique, Emmanuel Dekoninck nous entraîne dans un spectacle loufoque, chamarré et musical. Duke Ellington, idole de Boris Vian, est absent, mais la voix chaude de Nancy Philippot et la maîtrise des interventions musicales créent une ambiance tonique. La précision de la mise en scène permet aux nombreux changements de décors et aux séquences courtes de s’enchaîner sur un rythme alerte. Certaines scènes plus développées sont particulièrement drôles. Ainsi, en orchestrant avec finesse le mariage de Colin et Chloé, Michelangelo Marchese exploite remarquablement l’ironie grinçante de l’auteur. Et la transformation de l’enterrement de Chloé en tour de magie est savoureuse.

Cependant « L’Ecume des jours » est aussi une tragédie douce-amère. Admirateur fétichiste de Jean-Sol Partre, Chick est victime de son idolâtrie frénétique, qui le ruine et provoque sa mort et celle d’Alise. Le jour de son mariage, Chloé se met à tousser et devra entamer une lutte impuissante contre le nénuphar. Les soins nécessités par sa maladie obligent Colin à accepter un travail humiliant. L’opération subie par Chloé est délicatement suggérée en ombres chinoises. En revanche, on ne perçoit pas la réduction de la luminosité et le rétrécissement de l’espace, soulignés par le roman. Un plateau plus dépouillé aurait sans doute fait mieux sentir l’étau qui se resserre sur les héros.

Il est impossible de refléter les multiples facettes de cette œuvre hors série. A plusieurs reprises, Boris Vian critique l’aliénation de l’homme par le travail. Cette dénonciation trouve un faible écho dans l’adaptation d’Emmanuel Dekoninck. Celle-ci ne reprend que les dialogues du roman. Si ce parti pris stimule la vivacité de la pièce, il rend plus flou le personnage de la souris, ange gardien de Colin et masque partiellement l’originalité de la langue. Frustrations inévitables pour un lecteur de « L’Ecume des jours », mais qui n’empêchent pas d’applaudir un défi brillamment relevé.
Jean Campion

 

LE SOIR
Un cocktail Vian sans l’ivresse

« L’écume des jours » à l’Atelier 210 Il y a de l’astuce et de la loufoquerie. Il y aussi de l’absurde, de la musique qui balance et un univers chamarré dans cette adaptation scénique de « L’écume des jours », œuvre phare de Boris Vian.

CRITIQUE

Et pourtant, rien à faire, on n’y a pas goûté l’ivresse jazzy du romancier rêveur et trompettiste dévoreur de vie. Le flacon n’a pourtant pas pris une ride. On le sait pour croiser régulièrement des adolescents épris du compositeur anticonformiste, auteur du « Déserteur ».

Seulement voilà, adapter le dense roman de Vian au théâtre, c’est une sacrée paire de manches. C’est concrétiser sur scène une œuvre fantaisiste où les nénuphars poussent dans les poumons et les pianos-cocktails vous servent des liqueurs aux notes capiteuses. C’est matérialiser une atmosphère enivrante imbibée du swing du Duke Ellington. C’est convoquer des dizaines de personnages farfelus, des histoires d’amour extravagantes, mais aussi toute une génération, celle de l’après-guerre, et sa soif de rattraper des années de privation. Bref, c’est prendre le risque de passer « L’Ecume » à travers l’écumoire. Emmanuel Dekoninck sait le défi que ça représente puisqu’il faisait forte impression, en 1999, dans une version de cette même œuvre au Rideau de Bruxelles. Il y incarnait Colin, amoureux fou de la douce Chloé avant de perdre son innocence en même temps que la belle. Aujourd’hui, Emmanuel Dekoninck est à la mise en scène de cette « Ecume des Jours », et s’avère plus à l’aise dans l’humour et le délire presque enfantin de la première partie que dans l’émotion finale.

On pénètre d’abord dans une chaleureuse ambiance de cabaret, virant au cirque avec un Monsieur Loyal slalomant entre les personnages. Tout commence avec le jeune Colin, résolu à tomber amoureux, et Chloé, si parfaite qu’on la dirait « arrangée par Duke Ellington ». Seulement voilà, l’amour qui unit ces deux là va se heurter au nénuphar qui ronge le poumon de Chloé. Seul remède, lui faire respirer des fleurs. En vain, tout va alors se faner autour d’elle, à commencer par l’insouciance de Colin. Dans le roman, les murs se rapprochent, les pièces rétrécissent et l’on peine à respirer en même temps que Chloé. On ne retrouve hélas pas cette atmosphère oppressante, cette étouffement moite dans lequel se conclut le roman. Ici, les destinées de Colin, de son ami Chick, obnubilé par les œuvres de Jean-Saul Partre, ou encore de la petite souris, colocataire malicieuse de Colin, sont comme diluées dans un flottement.

Emmanuel Dekoninck a surtout misé sur l’ironie absurde du début avec une fantaisie débordante et de belles idées ludiques. Fidèle au bouillonnement anarchique de l’œuvre, il met le paquet : on patine, on chante, on fait valser les costumes, on joue sur le mode de la farce, mais le brouillon finit par l’emporter sur la folie, à l’image d’une bande-son hétéroclite, de Sinead O’Connor au « Freak, c’est chic ! ». Il manque ce petit grain de rêve, de féerie, pour atteindre à l’enivrement.

CATHERINE MAKEREEL