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LA LIBRE BELGIQUE

Octave Mirbeau plus actuel que jamais.

Stéphanie Moriau, magistrale Célestine dans "Le Journal d'une Femme de Chambre". 

Stéphanie Moriau campe une Célestine témoin à charge de la société.

Certes, la femme de chambre au service exclusif de bourgeois telle qu'on la rencontrait encore au début du XXe siècle a largement disparu. Mais le propos que tient Célestine dans ce roman théâtralisé signé Octave Mirbeau en 1900 est d'une actualité brûlante.

"J'avais déjà joué la pièce voici une quinzaine d'années", nous a raconté Stéphanie Moriau, magistrale dans ce monologue d'une heure trente dont on a l'impression qu'il n'a duré que vingt minutes tant elle embarque le public avec elle. "En la retravaillant maintenant, j'ai saisi l'urgence à la reprendre. Avec la metteure en scène, Danielle Fire, nous avons dépoussiéré certains passages mais n'avons rien retiré de la description sulfureuse que Mirbeau fait de la société française d'alors, qui résonne terriblement avec notre quotidien. Je n'avais pas ressenti cette urgence quand j'avais enfilé les habits de soubrette pour la première fois."

Il faut dire que Célestine, fraîchement placée chez des bourgeois de province, nous livre, avec son franc-parler, une description au picrate de cette bourgeoisie qui, sous des dehors d'honorabilité, n'est qu'arrangements, vices, violences de classe : sexualité, avortement, meurtre, viol. Et cette violence se transmet aux autres membres du personnel de maison, car il y a toujours plus petit que soi. Cela maintient chacun à sa place, satisfait des avantages liés à sa condition.

"Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens"

Tout n'est que cynisme : l'argent achète tout. À un moment, alors que Célestine demande à être libérée de sa place, la maîtresse de maison lui explique qu'elle n'a pas encore remboursé sa dette. La bourgeoise devient ainsi mère maquerelle et la soubrette réduite au statut de prostituée à demeure. Et, en 1900, ce cynisme bourgeois entretenant la précarité des plus faibles se double d'un antisémitisme forcené sur fond d'affaire Dreyfus.

De bien curieux idéaux

Religion, famille, patrie : on est loin des idéaux républicains pour cette bourgeoisie, royaume de la turpitude et de l'hypocrisie. "À la sortie de son roman puis de la pièce, Mirbeau, est attaqué et vilipendé. Dans sa jeunesse pourtant, il n'avait pas caché son antisémitisme, mais, à force d'observer ce milieu-là, il finira par faire un virage à 180 degrés, à tel point que c'est Mirbeau qui paiera l'amende de 7525 francs à laquelle Zola avait été condamné pour son J'accuse", poursuit Stéphanie Moriau. "Mirbeau publiera dans l'Aurore, le journal de Georges Clemenceau, une cinquantaine d'articles consacrés à la défense du capitaine Alfred Dreyfus."

Mirbeau, longtemps prête-plume pour des commanditaires fortunés soucieux de notoriété littéraire, et Célestine, cette femme de chambre longtemps réduite à sa condition, sont sans doute la même personne. Et c'est précisément parce que Mirbeau a bien connu cette face sombre de la société, qu'il parvient à en faire cette description au vitriol tellement bien rendue sur la scène du Volter.

Le Journal d'une Femme de Chambre, d'Octave Mirbeau. Jusqu'au 18/10 – www.comedievolter.be

Jean Bernard

DAESHELLE

Stéphanie Moriau, en inoubliable femme de chambre

Certains « pestacles » sont là pour nous divertir, d’autres pour nous édifier ou nous instruire. D’autres encore, pour nous raconter des aventures ou nous ravir l’oreille avec cette langue fleurie qui nous est si chère. Quand, sans prévenir, nous saisit un coup de tonnerre qui va nous laisser avec une question aveuglante que l’on aurait préféré ne jamais se poser.

Mais dans le filigrane de cette œuvre d’Octave Mirbeau, telle que transmise par Danielle Fire, apparaît, à plusieurs reprises, une question dérangeante : pourquoi le criminel peut-il fasciner ? On n’imaginait même pas que criminel il y aurait !

Cette question va poursuivre le spectateur depuis que Stéphanie Moriau, seule en scène à la Comédie Claude Volter, a fait entrer Célestine dans nos consciences.

Car ce Journal d’une femme de chambre, finement transposé pour la scène par Danièle Fire, est le récit très réaliste d’une domestique confrontée aux turpitudes de ses maîtres. Mais c’est aussi une plongée vertigineuse dans les zones les plus fétides de l’humain : la domination, l’asservissement, l’humiliation et cette attirance trouble qui peut parfois se nouer autour même de celui qui fait peur.

Octave Mirbeau publie son roman en 1900. La Belle Époque. Un siècle et quelque plus tard, il nous revient avec une violence qui n’a rien perdu de sa férocité.

De Paris à la Normandie profonde, Célestine entre dans les maisons bourgeoises comme on entre dans les coulisses d’un théâtre : elle voit tout ce que les maîtres cachent entre eux et au monde. Derrière les bonnes manières, les dentelles et les façades respectables grouillent les appétits, les frustrations, les perversions, les petits arrangements avec la morale et les grandes lâchetés. L’avarice crasse et le pouvoir sordide de l’argent. La faune bourgeoise se repaît de ses vices. Les petits, les moins que rien, dont on efface même les noms, trinquent. On retrouve la veine de Zola. On attend l’écho accusateur de la une mythique de L’Aurore !

Pendant ce temps, Célestine sert. Et elle observe. Et elle encaisse. Plume en main, pour occuper son esprit, et fine mouche luttant contre l’asservissement, elle confie ses pensées intimes à son journal. La mise en scène est d’une légèreté virevoltante. La salle est comblée.

Mais, au fur et à mesure, émerge une drôle de vérité, comme une drôle de guerre. Quelque chose de très dérangeant apparaît. Ce rapport étrange entre le maître et l’esclave ne se réduit pas à une simple opposition entre dominant et victime. La domination finit par contaminer jusqu’au regard de celle qui la subit. Le pouvoir devient fascination. Le dégoût côtoie le désir. La peur n’exclut plus l’attirance.

Et c’est là que Mirbeau nous prend à la gorge.

On croyait que les choses seraient lisses et simples. Les possédants d’un côté, les serviteurs de l’autre. Mais Célestine identifie un monstre et se trouve… prise dans son orbite. Victime, certes. Mais victime fascinée par celui qui exerce sur elle son pouvoir. Et c’est précisément cette ambiguïté qui nous bouleverse.

Impossible alors de ne pas penser à certaines fascinations criminelles qui ont profondément marqué notre époque. À ces figures dont le visage, la voix, parfois même un détail physique, finissent par s’imprimer dans la mémoire collective. Et, parallèlement, à cette étrange fascination médiatique qui transforme parfois le criminel en personnage, presque en vedette.

Qu’est-ce qui peut bien aimanter le regard vers le criminel, y compris celui de ceux qui savent ce qu’il est ?

D’où vient à nous cette question insidieuse qui nous préoccupe à plusieurs reprises lors de la représentation ? Est-ce le jeu impeccable de Stéphanie Moriau qui a lâché les monstres ? Comment est-elle parvenue à faire exister cette zone obscure ? Mais quelle comédienne !

On la connaît en soubrette intelligente et tellement démonstrative. Ici, miracle : elle est entrée dans une vérité humaine effrayante. Comme si un serpent habitait un panier de fleurs innocentes.

Elle ne force pas et laisse les mots déployer leur vérité dans son carnet intime. Ils naissent de l’urgence d’une confession. Les silences s’installent, les personnages surgissent, donnent le change, font rire et disparaissent. Les effets s’accumulent mais n’oblitèrent jamais la profonde intériorité de la jeune servante.

Elle est Célestine, bien sûr. Mais elle est tout autant maîtresse d’un jeu éblouissant qui met en scène tous ceux qu’elle rencontre, égratigne et observe et dont elle rapporte finement les gestes et les paroles. Une seule comédienne pour une galerie humaine entière. À nous d’apprécier cette formidable Comédie humaine en action.

C’est brillant côté face, et tellement troublant côté pile.

La création théâtrale de Danielle Fire, impeccable, consacre la langue et sa verdeur, sa cruauté, son insolence. Octave Mirbeau n’est pas confiné dans une bibliothèque. Il en est sorti, toutes griffes dehors. Il provoque le rire, surfe sur l’ironie acide et déstabilise à coup sûr. Sous la satire sociale se glisse la noire notion que la respectabilité fait souvent le lit de la barbarie.

Célestine est bien placée pour regarder le monde des maîtres. Mais là où elle est, elle siège en maîtresse du regard.

Or, qui appartient réellement à qui ?

Le maître possède le corps, le salaire, la maison, le pouvoir. Et pourtant la servante possède quelque chose de plus dangereux encore : le regard. Acéré. D’une lucidité impitoyable.

Mais nous, spectateurs, devenons à notre tour des voyeurs. Nous entrons dans les chambres, nous écoutons derrière les portes, nous voulons savoir. Le théâtre devient alors une étrange machine à regarder l’humain lorsqu’il croit ne pas être regardé.

Voilà où se situe le vertige de ce Journal d’une femme de chambre. Tous ces coups de miroirs !

La vraie question n’est sans doute pas : quels sont les monstres ? Mais aussi : qu’est-ce qui nous attire vers eux ? Quelles alouettes nous faisons !

Le jeu primesautier de Stéphanie Moriau, parfois d’une sobriété glaçante, fait plus de ravages que tous les effets théâtraux des comédies de boulevard. Et nous laisse une empreinte marquante de cette œuvre d’Octave Mirbeau.

Magistral, ce spectacle, où Célestine nous fait rencontrer une femme à la fois forte et faible, avec derrière elle un monstre inouï que nous aurions préféré ne jamais côtoyer.

Et ce titre fameux de journal, soudain, d’envahir le plateau.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres


LES CHRONIQUES D'APOLLINE ELTER

Lancement sur les chapeaux de roues et …patins de feutre, ce mercredi 30 septembre, de la saison 2026-2027 en la comédie royale Claude Volter, à Bruxelles (Woluwé-Saint-Pierre)

Stéphanie Moriau y incarne Célestine, la femme de chambre et de …caractère du célèbre Journal publié par Octave Mirbeau (1848-1917), sous forme première de feuilleton, en 1900.

Un seule-en-scène époustouflant d’énergie et de registres subtils et variés

Observant avec une acuité féroce l’avarice, cupidité; lâcheté et hypocrisie de ses nouveaux maîtres, Monsieur et Madame Lanlaire, Célestine prend un ascendant discret, complexe et hypocrite lui aussi sur la domination et le droit naturel de cuissage imposés.

 » Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens » 

Reproduite dans la brochure d’introduction au spectacle, cette assertion résume à elle seule le prisme choisi par l’auteur: celui d’un rapport de forces maîtres / valets qui se révèle surprenant.

Mise en scène par Danielle Fire, régie d’éclairages hautement révélateurs par Bruno Smit, la représentation est une vraie performance théâtrale, Stéphanie Moriau incarnant à elle seule une multitude de personnages, hommes et femmes, d’une crédibilité inouïe

Je vous la recommande.

Apolline Elter


Branchés Culture

À la Comédie Claude Volter, Célestine n’est plus une soubrette, elle est une conscience

« Le Journal d’une femme de chambre » d’après Octave Mirbeau, avec Stéphanie Moriau, mise en scène Danielle Fire. À la Comédie Claude Volter.

Il y a des spectacles qu’on voit, et d’autres qu’on reçoit comme une gifle douce. Celui-ci appartient à la seconde catégorie.

Seule en scène pendant une heure dix, Stéphanie Moriau ne joue pas Célestine, elle l’habite. Dès son entrée, tablier sombre, carnet à la main, le regard franc, on comprend que Danielle Fire a fait un choix radical : pas de reconstitution poussiéreuse de 1900, pas de folklore Belle Époque. Un plateau nu, une chaise, une lumière qui sculpte et une femme qui parle.

Et quelle parole ! Celle de Mirbeau, caustique, sensuelle, politique, est rendue ici dans toute sa modernité crue. Moriau dit la pourriture des maîtres, leurs manies sadiques, leur hypocrisie sexuelle, avec un mélange de jubilation et de dégoût qui fait frissonner. Elle passe en une seconde du rire au bord des larmes, de la servante soumise à la femme libre qui aime, désire, lit, juge.

Ce qui sidère chez Stéphanie Moriau, c’est la tenue. Pas un effet, pas une facilité. Sa diction est ciselée sans être précieuse, son corps raconte autant que ses mots : un redressement d’épaule pour défier Madame, un effondrement infime pour évoquer Joseph ou les humiliations encaissées.

On rit beaucoup, d’un rire qui grince. Quand elle décrit les bottines du maître à cirer ou les lubies de ses patronnes, la salle s’esclaffe, puis se retient. Car Moriau nous met face à notre propre voyeurisme. C’est là la grande force de son jeu ,elle ne cherche jamais la compassion facile. Célestine n’est pas une victime, c’est un témoin à charge.

Danielle Fire signe une mise en scène d’une intelligence rare. Elle a compris que le roman de Mirbeau devait devenir un journal intime théâtral. Elle refuse le naturalisme pour aller à l’essentiel,le rapport de domination.

Sa direction d’actrice est remarquable : jamais Stéphanie Moriau ne s’adresse au public comme à un confident complaisant. Elle nous prend à témoin, parfois à partie. La lumière de Bruno Smit , sobre, accompagne cette confession sans jamais l’illustrer. On est loin du seul-en-scène bavard, on est dans un oratorio profane.

En 1900, Mirbeau écrivait : « Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture. » En 2026, à la Comédie Claude Volter, cette phrase résonne avec une actualité vertigineuse sur le pouvoir, le consentement et la lutte des classes.

Porté par une Stéphanie Moriau tout simplement formidable, ce Journal d’une femme de chambre n’est pas une adaptation de plus, c’est une résurrection.

On en sort sonné, admiratif, et avec l’envie irrépressible de relire Mirbeau.

Que demander de plus au théâtre ?

Jean-Pierre Vanderlinden